À vélo, certaines étapes réservent de jolies surprises. Celle de Lacs m’a offert une rencontre pour le moins inattendue : Vénus, Mercure et Apollon, sculptés dans la pierre du chevet de l’église Saint-Martin. L’église est romane, mais ces trois personnages nous ramènent bien plus loin dans le temps. À Lacs, le chevet de l’église romane réserve une étonnante rencontre avec l’Antiquité qui semble y avoir trouvé sa place, invitant à s’interroger sur la présence de ces figures mythologiques dans un édifice chrétien.

À vélo jusqu’à Lacs,
une rencontre inattendue avec l’Antiquité
26 Août 2012

Une église 100% romane encore bien dans son jus du XII° siècle, située tout près d’une ancienne voie romaine.
Vous remarquerez la déformation de l’arc d’entrée dans le choeur qui ploie un peu sous le poids du mur diaphragme.
Il suffit de faire le tour de l’édifice et de regarder attentivement son chevet extérieur pour que le décor change complètement.
C’est sur le chevet que la surprise se révèle. Là, parmi les sculptures de la pierre romane, apparaissent des figures qui semblent venues d’un autre monde : Apollon, Vénus et Hermès. Des divinités de l’Antiquité prennent ainsi place sur un édifice chrétien, dans un dialogue étonnant entre deux univers que l’on pourrait croire éloignés. Dans la pierre apparaissent des personnages qui semblent avoir traversé les siècles depuis une époque bien plus ancienne.

Car le site aurait accueilli, avant l’édification de l’église, un temple païen. C’est en tout cas ce que rapportent les auteurs qui se sont intéressés à l’histoire du lieu. Alfred Laisnel de La Salle, enfant de Lacs et grand observateur des traditions du Berry, établissait déjà ce rapprochement au XIXe siècle. Il évoquait les sculptures d’inspiration païenne encastrées dans la partie extérieure de l’église et voyait dans l’ancienne abside l’emplacement probable de l’un de ces temples détruits lors de la christianisation du Berry.
Laisnel de La Salle, l’ami de George Sand, s’appuyait notamment sur le récit de Sulpice Sévère, biographe de saint Martin, selon lequel l’évêque de Tours aurait, vers la fin du IVe siècle, renversé les derniers temples païens du Berry pour y établir des sanctuaires chrétiens. Alors, Saint Martin est-il passé par Lacs ? L’hypothèse n’est pas absurde. Laisnel de La Salle rappelle que l’ancienne voie romaine reliant notamment Argenton à Châteaumeillant puis à Lurcy passait à proximité du village. Il imagine donc que l’évêque de Tours ait pu emprunter cet itinéraire lors de ses déplacements vers Lyon.
Il faut toutefois laisser à cette histoire sa part d’hypothèse. Rien ne permet d’affirmer que saint Martin est personnellement venu à Lacs. Mais les traces anciennes présentes sur l’église rendent le rapprochement particulièrement séduisant. Et justement, il suffit de faire le tour de l’édifice pour comprendre ce qui a pu nourrir cette idée… Sur le chevet extérieur, Vénus, Mercure et Apollon tiennent belle compagnie aux modillons qui les entourent. Vénus est encore assez facilement reconnaissable, avec ses formes généreuses. Apollon se distingue lui aussi. Mercure, placé entre les deux, est plus difficile à identifier au premier regard. Ses fameux attributs ont en partie disparu et le dieu semble notamment avoir fait fi de ses chevilles ailées.
Des siècles ont évidemment marqué la pierre. Mais ces trois figures antiques sont toujours là, intégrées à l’édifice chrétien et visibles depuis l’extérieur. À leurs côtés, trois fenêtres en plein cintre rythment le chevet et rappellent, elles, sans ambiguïté l’architecture romane de l’église. Ce qui me frappe ici, c’est justement cette étrange superposition des temps. Le regard passe d’une fenêtre romane aux sculptures de divinités antiques, puis aux modillons. L’église Saint-Martin de Lacs semble ainsi conserver, dans ses murs, quelque chose d’un passé beaucoup plus ancien.
L’église est par ailleurs classée au titre des Monuments historiques depuis 1922, et sa description patrimoniale confirme bien son caractère roman, avec nef unique, chœur et abside semi-circulaire.
On ne saura peut-être jamais exactement dans quelles circonstances ces sculptures ont rejoint l’église. Ont-elles été récupérées sur un édifice antique ? Ont-elles été volontairement remployées comme les témoins d’un ancien culte ? Leur présence est-elle liée à la transformation d’un lieu païen en sanctuaire chrétien ? Ce que l’on peut constater, en revanche, c’est qu’elles sont bien là !
Et après avoir parcouru les petites routes du Berry à vélo, je trouve assez fascinant de terminer l’étape devant une église où Vénus, Mercure et Apollon semblent encore monter la garde sur les pierres romanes de Saint-Martin.
Deux points que je trouve
particulièrement intéressants à considérer…
Mercure ne fait peut-être pas uniquement que se reposer sur le Caducée et il me semble nécessaire de creuser davantage la réflexion. Très volontiers, voici : Mercure traduit d’abord le lien qui l’unit à une symbolique du « voyage » et de fait, y voir un prolongement de Mercure Gaulois., le demi-Dieu du commerce, mais aussi des routes.
Autre particularité, le Caducée. Deux serpents qui s’enroulent autour du bâton pour joindre leurs énergies, expriment en fait une « dualité » qui fait office de complémentarité, car le Caducée traduit l’union du corps et de l’âme. Autrement dit, nous sommes en présence de deux forces contraires qui s’allient pour la « guérison ». Partant de là, ces deux serpents illustrent les deux colonnes d’un Temple : il peut être intéressant de mentionner ici que le Caducée de Mercure, à Lacs, s’interprèterait-il aussi, selon les deux colonnes d’un Temple tellurique qui a existé ici comme empreinte du tmps et de l’oeuvre ?… Car en fait, Mercure en grec se traduit par « colonne » qui structure, qui appuie.
Et puis il y a ces mystérieuses stries visibles sur le mur Sud.

Bonne visite !
Source & observation personnelle : Observations de terrain et relevés personnels réalisés dans le cadre de « Berry Roman à vélo« , parcours effectués entre 2011 et 2019.
✑ Rédaction, texte, photographie.
Prospections, vérifications
Muriel Azemard — webmestre « Berry Au Coeur de France ».

