Ces petits blocs de pierre
qui en disent plus ou moins long
Par Muriel Azemard

Les modillons,
vous connaissez ?
Ce sont ces petites sculptures que l’on trouve le plus souvent au chevet des églises et qui semblent soutenir la corniche. Pour les imagiers tailleurs de pierre de l’époque romane, le modillon était un art libre, quasiment sans contrainte si ce n’est celle du cadre. Art roman qui offre un aperçu riche de l’expression artistique et du symbolisme potentiel en chacun des petits blocs de pierre.
Mon plaisir à photographier
ce petit peuple de pierre
En termes de sculptures extérieures, comme celles intérieures au vu des chapiteaux, c’est lorsque je m’adonne à faire les focus sur l’inattendu, l’insolite image. Je vous propose ici une exploration approfondie des modillons et de leur symbolisme, que j’accompagne d’expériences et d’observations personnelles, en vous partageant avec plaisir sur Berry Au Cœur de France cette forme d’art unique.
On y trouve beaucoup de masques, d’animaux les plus divers et les plus curieux, des portraits, souvent de beaux visages féminins ; on en trouve même des verts et des bien mûrs. Ils sont le fruit d’une imagination sans borne et largement débridée. Même quand on n’est pas féru d’art roman, on peut, au hasard d’une balade, ou d’une rando, faire le tour de l’église et jouer à rechercher les plus originaux et les plus drôles. Aussi, que vous inspire le masque roman ?
Le plus généralement, ils ont vocation à soutenir la corniche et il y a autant de modillons présentés qu’il y eut d’inspiration et d’imagination venant de sculpteurs qui se sont réellement faits plaisir. D’une église visitée à une autre, certains modillons vous parleront ils plus que d’autres, et cependant leur usage est fréquent au visuel : que signifient les modillons, pour quels messages, comment les observer ?
Faites-vous curieux, prenez le temps de faire le tour de nos églises romanes berrichonnes.
Vous y découvrez tout un petit bestiaire, parfois des géométries, ou bien des sujets laissant perplexe, des visages, des cènes d’intimité, des monstres… une création qui ne souffrait en somme aucune limite. Cette photo et celle plus bas semblent réunir le même

Saint Germain des Bois (entre Dun et Levet) et j’ai toujours une envie furieuse de chatouiller.
J’ai choisi entre autres de vous partager une compilation de mes clichés dans le diaporama ci-contre. Ainsi que Thaumiers, Neuilly-en-Dun…
L’art des modillons est une véritable plongée dans la vie quotidienne de nos bâtisseurs d’églises romanes. Tout y est : le travail, le métier et l’art de bâtir, les échanges et le partage des calepins entre collègues, les objets de la vie quotidienne (le tonneau (sur l’une de mes photos « ivresse des sens » ou la barrique, la carafe), l’érotisme – tant le plaisir solitaire que le plaisir partagé – l’environnement naturel, l’imaginaire, l’humour, la dérision. De tout cela, les textes ne nous disent rien ou presque.
Contrairement à l’intérieur de certaines églises (surtout pas toutes), il n’y a pas de cohérence sur le décor des chevets, j’hésite un peu à dire jamais à cause de la fameuse loi sur l’exception..
Au Moyen-âge, tout comme aujourd’hui, on ne peut pas et on ne doit pas réduire l’Art à une fonction utilitaire qui vise une « clientèle » particulière dans le but de lui délivrer un message déterminé. C’est faire fi de l’artiste et le confiner dans un rôle de simple exécutant des exigences du commanditaire.
Les tailleurs de pierre romans ne peuvent échapper à ce principe, même quand ils construisent des églises. Ils étaient contraints dans la réalisation du décor intérieur et dans celui des portails. Ils avaient besoin, comme tout artiste quelle que soit l’époque, d’un espace de liberté. Liberté de s’exprimer pour eux-mêmes, d’exprimer leur ressenti du moment, leur bonheur, leur tristesse, leur propre imaginaire, etc. Cet espace, c’est le chevet, du moins sur les églises romanes rurales.
Je reconnais en effet chercher, observer et raisonner le plus généralement selon la rigoureuse démarche des symbolistes, voire de l’ésotériste en termes de symbolisme religieux. N’occultons surtout pas l’élan créateur et les visions de l’artiste. En fait, ce que j’ai écritt plus haut, se sont des ressentis en terme symbolique, si l’on accepte de voir en certains modillons observés un mouvement, une orientation donnée à la pensée de l’artiste à sculpter l’œuvre. Ma question sera de ce fait la suivante : aucun de ces artistes n’était-il symboliste ? Parce que si l’époque romane en a compté quelques-uns (même ignorés), cela revient à penser que le symbole est trait d’union, mais également médiateur. Un symbole, quel qu’il soit, est un Médiateur, dans la mesure où celui-ci ne se contente pas uniquement de re-lier…
Il va plus loin dans son cheminement : il communique. C’est-à-dire qu’il communique la partie ésotérique ou exotérique des symboles, il communique et fait un parallèle entre ce que visuellement, il nous est montré, de ce qui nous est caché, tenu secret.
Les modillons ne se trouvent pas uniquement sur les transepts, d’autant que certaines de nos églises en sont dépourvues. C’est pourquoi, partant de cette idée, j’aimerais expérimenter un petit truc. Trouver une sorte d’analogie, faire un lien qui corroborerait avec l’idée que certains modillons prenant un caractère négatif, soient situés côté Nord d’un édifice. Si je parvenais à ce constat sur plusieurs lieux romans en Berry – pas seulement sur un ou deux prospectés – cela signifierait-il qu’il y a bien une analogie sculpture-orientation, une relation de cause à effet (?).
Les signes maçonniques sont souvent présents notamment le triangle. On retrouve cette image sur de nombreux édifices. Certains historiens de l’Art n’hésitent pas à dire que le portrait de l’homme qui porte ce signe est celui du Maître d’Œuvre (le chef de chantier). Voyez, par cette photo que je fis depuis la façade de l’église Saint Denis de la Celle-Condé : barbe tressée séparente, formant triangle ponté vers le haut (le céleste, l’initiation)… On comprend pourquoi le Maître d’œuvre est plongé dans une profonde réflexion, « comment m’y prendre pour que cette église soit belle et qu’elle tienne debout ?« . Une bonne partie de la réponse se trouve dans le triangle qui symbolise de fait sa propre Connaissance de l’Art de bâtir.

L’art des modillons, à l’extérieur des édifices, est également une bonne voie d’accès à l’art roman pour ceux qui répugnent à entrer dans une église. Prendre le temps d’en faire le tour, ne serait-ce pour admirer le travail des ouvriers à l’œuvre, au tout début du second millénaire.

21 Mars 2011 / vue d’ensemble du Prieuré Saint-Étienne – XIIè siècle – Bruère-Allichamps : Commune jouxtant Saint-Amand. Rappelons que le Prieuré d’Allichamps a été bâti sur l’emplacement d’un temple dédié à Diane par Claude le Gothique, à partir de 450. Devenu centre paléochrétien dédié à Saint-Étienne.
Les modillons de Bruère, réalisés dans du calcaire, présentent la diversité des genres : vous y observerez tant des visages féminins, des scènes érotiques, que les feuillages, les entrelacs et autres bestiaires. « Les sept péchés capitaux », et bien d’autres images de pierre comme celles-ci. Certaines provoquent l’étonnement, d’autres l’émotion. En fait, à l’observation de ces ouvrages, vous remarquerez également qu’à sa genèse, la lecture des modillons avait pour effet de produire l’éveil spirituel dans l’instantané. Saisir via cet art, cette architecture romane, un « Enseignement », un « langage » à images. Et la richesse du décor surprend, pour ce prieuré de campagne.
Le maître maçon qui maîtrisait bien les techniques romanes, a sans doute travaillé sur d’autres chantiers pas loin d’ici. le ci-dessous. Nous sommes là, en présence de sujets montrant les pieds dans la même position.

C’est très rare, à l’époque romane, que la sculpture soit signée. Il est d’ailleurs probable que leur signature ou leur dédicace était située sur la partie peinte des chapiteaux (Xavier Barral). Ici comme ailleurs, l’immense majorité des artistes romans sont restés dans l’anonymat. En Berry on n’a que deux noms : un certain Giraldus qui a réalisé le portail de Saint Ursin à Bourges

Dédicace de « Giraldus » au portail Saint Ursin « Giraldus fecit istas portas«
Et puis surtout Magistri Humbertus à qui l’on doit les chapiteaux de la tour porche de Saint Benoit-sur-Loire ainsi que très vraisemblablement ceux de l’église de Méobecq dans l’Indre. Maitre Humbertus pourrait être celui qui a introduit les premières corbeilles corinthiennes dans l’Art Roman, Par contre, ces Maitres travaillaient en atelier et il est absolument impossible (sauf pour les tympans) de faire le tri entre ce qui est du Maître et ce qui est des autres compagnons d’un même atelier.
La question du feuillage et plus généralement du type végétal dans l’art roman et dans celui du Berry en particulier.

Autre rangée de modillons : 08/04/2011 : Église romane – Saint-Amand

Les yeux du personnage sont creux et regardent dans le vide : cela exprime de la tristesse. Personnage à droite : c’est louche ! Son œil droit trahit quelque chose ou quelqu’un. Un tel regard, fuyant, n’est jamais clair avec lui-même. Il louche. Prudence, les amis !
Les modillons ne se trouvent pas uniquement sur les transepts, d’autant que certaines de nos églises en sont dépourvues. Pour une majorité d’entre eux, on les observe depuis le chevet.


15 Avril 2011 : ci-dessus l’église romane à Maisonnais

26 Avril 2011 : Ineuil – Le Cher
Sous les corniches
Partie gauche du chevet à Ineuil, nous trouvons une figuration animale. On distingue peu ce qui est tenu. On voit l’animal tirer la langue. Aurait-il une connotation initiatique ? Alors que la langue, organe de la parole, peut se faire autant Vérité que mensonge c’est surtout vrai lorsqu’il s’agit de figures humaines représentées. Mais après tout, pourquoi ne verrait-on pas un Initié sous les traits de l’animal de la photo.


À droite du chevet, la figurine porte les deux mains jusqu’à ses oreilles, exprimant le refus d’écouter, d’entendre. Reste sourd à la parole transmise, au Verbe. Aussi nu qu’un vers, image érotique. Ce qui vient corroborer le refus d’entendre la parole prodiguée à son avenant.
27 Avril 2011 : la petite église rurale Saint-Paxent àNozières
Une croix dont les branches se terminent par le cercle. En fait, nous retrouvons un sens d’unification avec la partie divine, contenu en cette sculpture. Recentrage quant au spirituel ou symbole exclusivement religieux.


Après la croix ci-dessus, un triangle à droite, mais pas seulement. Cela ne vous dit rien ? Il s’agit de deux symboliques qui expriment la même essence. Médium entre spirituel et terrestre. Puis, au centre du losange, une croix renforce le message contenu dans l’observation de ce modillon.

5 Juillet 2011 : Eglise romane La Berthenoux – Indre
Eglise romane à Reigny – Le Cher



Çà à le mérite d’être clair…



Un peu plus sérieux. Regardez ce beau visage de femme extrait d’un modillon de Neuilly-en-Dun. Cela parait banal, mais ça ne l’est pas tout à fait. On trouve des portraits sur les modillons, et celui-là en est un. Peut-on imaginer que la dame a posé ? Peut-être ! Si elle a posé, elle a posé « en cheveux », autrement dit sans coiffe. Nous sommes au Moyen Âge et il est inimaginable qu’une femme paraisse « en cheveux » devant un homme autrement que dans l’intimité du couple. C’est donc le portrait de la femme aimée (de l’épouse ?) du tailleur de pierre que nous avons ici.
Les modillons ont un avantage que n’ont ni les chapiteaux ni les grandes compositions théophaniques qui ornent les portails. Ils nous font entrer dans le vécu, dans le quotidien des bâtisseurs, souvent dans leur intimité et dans leur imaginaire.

Mais on ne dispose pratiquement d’aucun document qui puisse nous donner des indications sur les tailleurs de pierre de l’époque romane, leurs conditions de travail, l’apprentissage de leur art, leurs origines, etc. Les modillons sur lesquels ils se sont exprimés librement et de manière totalement anonyme comblent une infime partie de notre manque de connaissance. D’où venaient-ils ? Quel était leur niveau de spiritualité, leur degré d’initiation ? On a bien quelques éléments de réponse pour l’époque gothique, mais quasiment aucun pour l’époque romane.
L’art des modillons situé à l’extérieur de l’église et plus particulièrement sur des chevets, que j’ai pris le temps de photographier, pour diversité, mélange des genres, des styles et des motifs, constitue surement l’une des meilleures approches qui soit quant à l’art des bâtisseurs, approche curieuse et parfois ludique qui permet d’accéder à la reconnaissance des styles et des influences. Par exemple, à Chateaumeillant, des ouvrages en sont réalisés dans le beau grès rose du Sud du Cher.
__________
L’érosion des modillons
Certains modillons sont moins lisibles à cause de l’usure de la pierre, toutefois, même ceux-ci invitent à la réflexion. Celle-ci est en lien direct avec le type et la qualité de la pierre et est donc inégale d’une église à l’autre. Les modillons les plus exposés sont orientés plein vent et pluies et le flanc Nord. Il en va sûrement des modillons comme des intérieurs de certaines de nos églises, que je trouvais en très piteux états ou en mauvaise santé, dirons-nous. De mes visites faites, le constat de détérioration de peintures murales qui partaient en lambeaux, du moussu sur les dalles, des infiltrations d’eau ou suintements inopinés sur une paroi (constat rad). Tout ceci participe à la détérioration de ce qui reçoit que très peu, voire pas, d’heures d’ensoleillement, toujours sur la partie la plus froide, la plus exposée aux avaries – Nord. Cette très importante problématique, nous l’avons évoquée ici à plusieurs reprises.







Il y en a de vraiment insolites. Merci Muriel, ce serait une
Bonne balade a faire.
J’aimeJ’aime
On peut ajouter à cela la nature de la pierre. On construisait nos églises romanes avec la pierre trouvée sur place ou le plus près possible. Allichamps est une belle représentation parmi d’autres exemples que je peux citer, pour y être allé bien entendu et avoir photographié, entre autres, les modillons. C’est du calcaire, mais d’un point à l’autre du département du Cher, il n’est pas de même nature. Je ne connais pas exactement la nature de celui d’Allichamps.
Mais à titre d’exemple, le calcaire utilisé à Chalivoy-Milon (veine proche de celui de Charly), est d’une excellente qualité et les modillons ont très peu soufferts. Ils ont pu être restaurés dans de bonnes conditions, depuis quelques années.
Par contre, d’autres modillons sont très abimés, lorsqu’ils ont été réalisés dans le calcaire lacustre du sud de Bourges.
J’aimeJ’aime